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3 QUESTIONS À 

STÉPHANE BORREL

COMPOSITEUR

 

Quel est ton rapport au genre du théâtre musical ?

Aux élèves qui viennent suivre mes cours au CRR de Lyon, je donne très souvent à entendre – mais sans leur dire de quoi il s’agit – la Récitation n° 14 de Georges Aperghis, tirée du disque des Récitations de Martine Viard . Je leur fais décrire ce qu’ils entendent : ce qui a trait au texte (quels mots, quel débit, etc.), ce qui a trait à la voix proprement dite (le timbre qui s’altère, l’émotion qui en semble la cause), et jusqu’à la prise de son (la voix qui s’éloigne du microphone à la toute fin), pour en venir enfin à leur faire deviner l’explication qui relie ces différents indices : si l’on n’entend que deux inspirations, une au début, une à la fin, c’est que… tout cela se fait en apnée, une minute et demie durant : d’où la voix qui souffre, la dégradation de son timbre, le corps plié en deux dans les dernières secondes… Vient ensuite la question de la nature de ce « document » (extrait de film, performance dans le monde des arts plastiques ?), et la question ultime : est-ce de la musique ? Si oui, si non : pourquoi ?
Ces cent secondes nous donnent donc beaucoup à écouter et à réfléchir, et je sais qu’elles marquent souvent l’esprit des élèves. Je trouve que c’est une « accroche » très forte en faveur de la musique contemporaine, qui fonctionne quels que soient le profil des étudiants et leur milieu culturel d’origine, et quelle que soit leur appréciation de l’œuvre. Je suis très attaché au fait que la musique de création relève d’une invention « imaginative » (et non d’une invention simplement mimétique, façonnée par des modèles musicaux, pour ne pas dire des modes musicales), mais je suis très attaché aussi au fait qu’elle puisse toucher un public non préparé, un large public, disons. Ce que le théâtre musical propose est souvent susceptible de concilier ces deux exigences.

 

 


Quel ton intérêt pour ce travail sur les onomatopées ?

Les mots onomatopéiques sont une mine d’or ! D’abord, ils permettent une invention musicale « pure » : progressions selon les couleurs des phonèmes, transformation progressive de formules (« clac et clac clap clang, cloc et cloc clop clong »), progressions selon les couleurs des phonèmes, imitations de sonorités instrumentales, etc. Ils sont d’autre part l’occasion d’une reconnaissance joyeuse des choses de ce monde : bruit du train, des machines… Enfin, de véritables textes peuvent apporter leur drôle de matière : le 132e poème des Carmina Burana (manuscrit du milieu du XIIIe siècle) et ses cris d’animaux, un virelai anonyme du XIVe siècle et son chant de coucou (de cocu ?), une Chanson folastre anonyme extraite d’un recueil de 1612 qui singe le son des instruments de musique (et de quelques gaillardises), un poème du plasticien et écrivain Bernard Réquichot, etc.

 


La compagnie s'appelle “Les Gens de la voix” :

de quelle voix s'agirait-il te concernant ? concernant ton travail ?

Il y a une vingtaine d’années, j’avais mis la main sur une copie d’une pièce radiophonique de Luciano Berio, A-Ronne, une œuvre que Berio avait élaborée au fil d’un travail avec cinq comédiens. Berio en avait tiré ensuite une partition pour les huit chanteurs des Swingle Singers, qui est bien connue. La version radiophonique m’a profondément marqué. Le texte, un poème de Edoardo Sanguineti, est rigoureusement construit sur des citations, en diverses langues, d’ouvrages très divers (Évangile de Saint Jean, Divine Comédie de Dante, Faust de Goethe, Manifeste communiste de Marx et Engels, etc.). Mais il est utilisé aussi en tant que pure matière sonore, une matière librement modelable (isolation et répétition de mots, permutation ou suppression de syllabes, etc.). L’œuvre intègre en outre des sons ne résultant aucunement d’une référence textuelle ou même langagière : « sons- bruits » de toux, rot, hoquet, sifflement, hurlement, aboiement, respiration à travers les dents, claquement de langue, halètement, suffocation, ronflement, soupir, gémissement, hurlement, etc. Tout cela donne lieu à l’élaboration de textures mixtes qui intègrent aussi bien le parlé que le chant. Cette pièce est à mes yeux, pour la voix, une « œuvre univers », comme il existe en mathématiques des « nombres univers » !

© 2022 Cie Les Gens de la voix